DÉMARCHE

Edgar Manuel Marcos, chroniqueur d’espaces incertains.

 
Edgar Manuel Marcos peint l’identité en état de vacillement. Nombre de ses personnages sont dépourvus de visage. Certains portent des masques. D’autres connaissent des dédoublements imparfaits. Tous sont incomplets et les parties manquantes brillent par leur absence. Corps et consciences semblent engagés dans des devenirs. Construction ou déconstruction ? Les deux hypothèses paraissent envisageables, non seulement successivement mais aussi simultanément. Chutes et élévations ne sont donc plus incompatibles, elles se combinent au sein d’un même espace. Dans l’arène de la toile, les clowns orchestrent les métamorphoses engendrées par la réunion des contraires.
 
Les silhouettes esquissées, quelquefois échappées du carnet de croquis d’un sculpteur, ne sont pas torturées, elles sont fragmentées (à l’image de nos souvenirs et de nos pensées à venir). Un fragment est un morceau d’une chose qui a été brisée ou dont l’exécution a été suspendue comme ce fut parfois volontairement le cas chez Auguste Rodin. La compréhension d’un fragment nous entraîne soit à rebours, vers des passés inconnus ou sujets à caution, soit vers des futurs par définition hypothétiques. Certaines œuvres, notamment celles qui jouent sur les transparences et les redoublements, s’avèrent efficaces pour penser notre basculement dans un éternel présent où se superposent des temporalités différentes que nous sommes incapables de différencier.
 
S’intéresser aux fragments incite à réfléchir au transitoire et à l’éphémère.  Selon Christine Buci-Glucksmann, « faire voir le temps, le traverser, le capter dans ses empreintes et ses strates, en différé ou en direct, telle est sans doute l'une des plus grandes obsessions du XXe siècle» (Esthétique de l'éphémère, Paris, Galilée, 2003, p. 49). Notre siècle, très riche en vanités en tous genres, s’inscrit dans cette dynamique qui travaille l’ensemble des images d’Edgar Manuel Marcos. Celles-ci semblent faire écho à la mise à mal quotidienne de la permanence des objets et des êtres à une époque où les flux d’informations sont rois et la vitesse reine.
Ses œuvres s’envisagent alors comme des espaces d’illisibilité.
 
Dès 1968, le théoricien des médias Marshall McLuhan avait diagnostiqué la disparition de la hiérarchie des messages visuels, l’avènement de « l’écran mosaïque ». Les enchevêtrements complexes d’images et de textes, partiellement autonomes les uns des autres, participent à la difficulté d’une lecture ordonnée. Cependant, dans la plupart des compositions d’Edgar Manuel Marcos, l’environnement est absent et les objets peu fréquents. Les anatomies humaines et leurs mondes intérieurs occupent le devant de scènes fantomatiques. Baignées d’une lumière bleutée, elles ne visent pas à une meilleure compréhension de nous-mêmes.
Elles installent le doute.
 
Raphaël Fonfroide
Historien d'Art, conférencier d'Art moderne et contemporain




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